Un temps révolu

Je me souviens de ce samedi après-midi. Nous rendions visite à la tante de ma mère. Elle vivait à quelques pâtés de maison, trois rues exactement. C’était l’ancien quartier populaire français ou plutôt étranger, le Maarif. Il avait perdu de sa superbe mais gardé encore les vestiges d’un temps révolu : les grandes places piétonnes, le centre culturel de la commune, les nombreuses boulangeries-pâtisseries et les grands appartements avec terrasse et balcons, du moins le nôtre.

Fatna, elle, vivait dans un studio, seule avec des plantes grimpantes tout autour du minuscule balcon, au troisième étage d’un immeuble en proie à un doux délabrement. Elle avait aussi quelques plantes grasses et des fleurs que je ne saurai nommer. Chez elle, pas de gâteaux, pas de jouets, aucun divertissement et pourtant j’aimais les quelques heures passées en sa compagnie. Elle était fluette, la peau sèche sur des os pointues, un visage plissé par ses voyages secrets, des cheveux gris et longs qu’elle brossait tous les matins et coiffait avec une natte. Sa peau dorée s’accordait parfaitement à ses yeux noisette qu’on devinait grands alors qu’ils se refermaient sous le poids de sa vie.

Elle avait quatre-vingts ans peut-être, moi cinq ou six. Malgré cet écart d’âge, je pensais reconnaître ce qui nous rapprochait. Sa condition de femme que j’étais, de mère et de grand-mère que je serai, de vielle dame n’ayant pas échappé à la jeunesse où je pataugeais encore. Je pressentais tout de même et avec un léger regret, ce qui nous séparait. Elle était la tante que je ne serai jamais, la matriarche d’une famille nombreuse, ce à quoi mon éducation ne me prédestinait pas. Il me restait à vérifier si je partagerai un jour ses souffrances, mais j’avais la conviction que la vie s’en chargerait pour moi.

D’une voix basse, elle nous proposa du thé. Ma mère et moi, assises sur le petit canapé bleu fleuri aux larges coussins de tradition marocaine, acquiesçâmes du visage avant que ma mère ne s’y oppose par pure politesse et comme le voulait la bonne éducation. Pendant qu’elle préparait le thé, je l’observais comme une petite souris depuis un trou étroit, essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas la déranger dans ces gestes. Je voulais comprendre pourquoi ma mère l’aimait tant. En servant le thé, je vis son regard tendre, se déverser sur nous, contrastant avec ses paroles rares et convenues. Elle nous aimait et ce regard nous le prouvait. Je compris.