Un vendredi 13

Ce soir-là, après avoir quitté le travail, j’appelais mon père au Maroc, en attendant l’arrivée du bus, Place de la République au XIème arrondissement de Paris. Je ne me souviens plus ce que nous nous disions. Comme à notre habitude, nous devions refaire le monde, quelques instants où j’étais libre d’imaginer comme les choses pourraient êtres plus belles, intelligentes et simples. Je lui dis que je sortais ce soir et je raccrochais. Le bus était là.

Je rejoignis une amie au cinéma de Bercy. Voilà quelques mois que je l’attendais, le dernier James Bond. Le film commença, la salle était bondée. Les lumières s’éteignirent et Loubna perdit son portable qui lui tomba des mains. Elle le récupérerait à la fin de la séance. Il était en version française, cela ne présageait rien de bon. Les minutes passaient et nous nous regardions, un petit sourire malicieux dessiné sur nos lèvres, l’air de dire Daniel Craig est à tomber, la musique d’ouverture par Sam Smith est sublime, mais qu’est-ce que ce film est mauvais. James qui se jette d’un hélicoptère. James qui saute par dessus un train. James qui embrasse la belle. James à Mexico, James à Istanbul, James en Autriche, James au Maroc. James, James, James … Un vieux Jésus armé et ressuscité qui sauve un monde fatigué par les bombes, les explosifs, les armes à outrances, les meurtres, le crime et l’argent sale. Je me rappelle avoir concédé au scénario sa bienveillance : les méchants n’étaient pas encore des musulmans du Moyen-Orient. Qui étaient-ils ? Je ne saurai dire.

Mon téléphone sonna, mon père m’appelait. Je lui raccrochais au nez et je l’éteignis. Le monsieur devant moi avait la tête qui penchait. Il dormait, il ronflait. Des spectateurs quittaient la salle. La rangée en dessous se vidait, siège après siège. Les téléphones s’allumaient et les gens s’en allaient. Nous voilà rassurées, ce film était un gâchis. Nous étions tenaces et courageuses et ce navet nous allions le terminer ! Nous étions encore quelques uns à tenir le coup. Le dormeur se réveilla, prit ses affaires et partit à son tour. Le film arriva à sa fin, lamentablement. Déception partagée ! Tous ces mois à attendre, pour cette petite chose insignifiante.

J’allumais mon portable. Mon amie récupéra le sien sous le siège. Trente-trois appels. Plusieurs messages sur messenger. Pareil pour Loubna. Nous marchions vers la porte de sortie. J’appelais à la maison. Ma mère pleurait et criait : “Tu es où ? Ils sont partout. Ils ont des mitraillettes. Ils tirent sur tout le monde. Cours !” Saint Emilion était vide. Silence de guerre. Je tremblais et je me mis à pleurer à mon tour, affolée. Loubna resta calme. Elle dit qu’il ne fallait pas courir, que l’appartement où je vivais était à dix minutes à pied et que rien ne pouvait nous arriver.

Nous étions seules dans l’allée qui borde le parc de Bercy. Je vis trois jeunes hommes marcher agités. Ils parlaient forts. Je croyais entendre de l’arabe. Ils me ressemblaient. Je m’apprêtais à courir. Loubna m’en empêcha :” Tu vas attirer l’attention. On tourne à la prochaine rue.” Un bruit sourd, une explosion ? Une portière qui claque. Un chien aboit, ils sont derrière nous ? Une vielle dame qui sort son chiwawa faire ses besoins. J’étais au bord de la crise cardiaque.

On aperçut l’immeuble. Enfin ! Un couple marchait vers nous, sorti de nulle part. Nous accélérâmes le pas mais ils nous rattrapèrent. Je les dévisageai. La femme avais l’air inoffensive. J’avais des doutes pour l’homme. Il était plus bronzé. Je regardais de plus près, il devait venir de Martinique ou de Guadeloupe, quelque part où le soleil se couche derrière la mer après avoir doré les cocotiers. Ils étaient en couple ? Je n’arrivais pas à deviner. Ils cherchaient un abris. Ils nous montraient leur voiture et expliquaient qu’à la radio, on recommandait de vider les rues. Je fixai la femme. Je m’accrochais à ses yeux. Les yeux ne mentent jamais. Là, je courus et je leur criai de me suivre. Loubna ne pouvais plus m’arrêter.

Nous les laissâmes dans la cage d’escalier. Je ne pus leur faire d’avantage confiance. Nous prîmes l’ascenseur. Au deuxième, je sonnai. Mon colocataire et son copain m’ouvrirent la porte. J’étais éblouie par la lumière du salon. La télévision était à fond. BFM ? Sa mère chez qui je vis était debout. Elle me sourit : “ma petite Hajar”. Oscar, le chien semblait serein, presque heureux de toute cette agitation. Le vendredi, il est généralement abandonné par tous. Elle me racontait la soirée. Elle me refaisait le déroulé des événements. Je posais des questions. Je ne sais plus lesquelles. Que demande-t-on dans ce genre de circonstances ? Il était 23h30 et au Bataclan, à quelques pas de la Poste où je déposais le courrier pour mon entreprise, des jeunes gens se faisaient mitrailler par des terroristes islamistes. Les cafés où l’on faisait nos afterworks, où nous déjeunions parfois, avaient reçu des rafles de balles. Des parisiens étaient morts.

Nous allâmes dans ma chambre. Nous appelâmes nos parents. Un ami arriva à me joindre. Je lui racontais, je pleurais. Loubna aussi. Ses nerfs lâchèrent après avoir tant résisté.

Ce soir-là, je devenais adulte et comme une adulte, je m’enfermais chez moi pour ne plus sortir jusqu’au lundi. Comme une adulte, je retournais au travail dans ce quartier meurtri, dans ce quartier en deuil. Comme une adulte, je me suis recueillie Place de la République tôt le matin. Comme des adultes, notre patron a allumé une bougie et nous respectâmes la minute de silence. Comme des adultes, nous achetâmes des roses avec une amie à midi, et nous les déposèrent près de la salle de concert. Comme une adulte, je terminai ma journée de travail. Comme une adulte, je continuais à vivre. Et puis comme une enfant, je n’ai jamais oublié.

A chaque époque, son vendredi 13. Le nôtre, un vendredi 13 novembre 2015, 130 morts, 413 blessés.